sous le crépuscule des corps affamés
I
l’herbe chaude envoyait encore ses embruns,
l’opulence du soir levant
soulevait le drap d’un chagrin défunt
sur l’horizon le reflet de tes yeux diamants
le soleil exilé de son royaume
envoyait son orbe rose orangé
sur la plaine et les panthères, et nos traits
se mêlaient à ceux des fantômes
tes mains s’enfonçaient dans les nuages
pour couvrir ma peau de bijoux tristes.
la terre pulsait sous tes sourires,
sous nos nuques tremblantes, sous la menace de l’orage
la réminiscence de mes rêves passés,
l’avalanche, le vent, les débris,
du lierre rampant sur les fenêtres brisées,
le tigre qui léchait le ciel et l’iode et les fruits,
tout est souvenir.
quand le crépuscule vint,
j’étais prête. mille flamant-roses prosternés
brisèrent le temple de leurs pèlerins :
la glace de tes lèvres aussi s’effondrerait
j'ai murmuré sous les décombres
la lune envoya les ours pour déterrer la neige
elle suppliait le ciel sanguinaire de ne plus se morfondre
couvait nos membres enlacés, abandonnés au sacrilège
II
nous vîmes l’obscurité envahir les corridors
et le bitume encore brûlant fumer sous la lune
dans les ténèbres transpiraient nos corps
une odeur de souffre et d’amertume
la nuit envahissait la brume,
les ombres et le désarroi ;
elle nous ouvrait alors ses bras,
nous couvrait d’une torpeur commune.
ta voix, rocailleuse, percuta d’abord le nuage
alors que ton ventre s’ouvrait en deux
tes doigts noués tâtaient l’asphalte poisseux
les méduses étaient mon mirage
dans cet effroi on entendait le bruit des vagues
c'est la falaise acérée qui les enlaçait
là, sur cette route, nos membres encrassés
nos gorges nouées, le souffle coupé par la dague
sur nos bouches fugaces le goût du sang
je ne me souviens que du râle de mon bel amant
et de ses yeux révulsés.
mon désir est désuet désormais
par-delà les flots, de l’autre côté du Styx
un autre monde patientait
je lui promis d’attendre le prochain solstice
pour à mon tour traverser
ici n’existait que le poignard rouge, visqueux
le vermeil chaotique
et mon cri, comme un chant mélancolique
nos âmes hors de nous
la vie soufflée, nos cœurs en fumée
nos cœurs en fureur
la fureur de tes mots doux
c'est peut-être la fureur d’exister
celle de faire dire à mon corps
ce que je ne peux pas crier :
ma peine est insonore
je l’appelle toujours dans mes songes
les sirènes hurlent la nuit
leurs chants macabres racontent notre amour maudit ;
l’horreur s’allonge.
des voiles noirs couvrent les murs
j'entends encore les cris stridents
ce sont mes propres lamentations,
l’angoisse du clair-obscur.
III
on croyait encore entendre les anges
dans ces murs de suie
c’était l’heure où elles s’échappent ici
l’heure de la déesse et l’heure de l’étrange
le soir sortait de terre
sous les étoiles porcelaines :
des nymphes assoupies, une lumière incertaine ;
les cigognes endormies attendaient l’hiver
la pénombre ouvrit nos bouches et nos gorges
délia nos langues pour que toutes
nous puissions fusiller leurs regards torves
et ourdir l’obscurité absoute
plus tard, elles se métamorphosèrent
dans la lueur diaphane :
un bouquet de six anémones, huit pivoines,
et quarante-trois coléoptères.
j’avais des paupières de plomb.
la nuit tombante vacillait
sous nos cris, notre rage, notre chair érodée
le rêve revenait à cette insurrection
pas d’apathie pour les louves
la solitude n’enlacera plus nos amours impies
et la tristesse, le deuil et le rouge.