Rouge
Rouge.
Elle ouvre les yeux avec difficulté, soupire. Les émeutes lui paraissent bien loin, maintenant.
Rouge.
Un rayon de soleil s'est glissé par la fenêtre, il atterrit sur son visage. Ça la réchauffe et la réveille un peu. Elle cligne des yeux, tout est silencieux autour d’elle sauf son ventre qui gronde. Elle tente d’étirer ses muscles tant bien que mal, l'air est chaud, lourd, imprégné d'une odeur étrange.
Rouge.
Cette odeur, elle ne la connaît que trop bien. Ses poignets sont emprisonnés dans les lanières de cuir, elle s’y est habituée, elle n’essaie pas de bouger. Elle n’a pas compté les jours depuis bien longtemps, elle s’y est habituée, elle n’essaie pas de reprendre le compte. Cette odeur, elle n’a pas réussi à s’habituer. L’odeur chaude et enivrante, l’odeur effrayante, un peu salée, l’odeur qui crie. Elle bouge la tête doucement, elle a peur de ce qu’elle va voir. Des traces vermeilles sont éparpillées sur le mur gris. Elle a souvent rêvé de le toucher lorsqu’il était immaculé, elle a souvent observé le crépi aux gros grains, elle pouvait imaginer la texture glisser sous ses doigts, ça ressemblait à la façade de la maison de ses parents, la maison plein pied de banlieue moyenne. Le mur ne ressemble plus à la façade maintenant.
Les gouttes sont toujours fraîches, elle sait encore reconnaître cela.
Ses yeux suivent les traces ; il y en a aussi sur la grille métallique, ça se mélange à la rouille, et puis peut-être par terre dehors, elle n’arrive pas bien à voir. Elle réalise, alors ; le silence est trop pesant. Elle pense étrangement à ce poème, qu’elle aimait lire avant que la vie ne soit brusquement bousculée.
« Nous ne faisons qu’écouter l’odieux cliquetis des clés Et les pas lourds des soldats. »
Il n’y a pas de cliquetis, il n’y a pas de bottes s’écrasant sur le sol. Pour la première fois, elle entend le silence, celui qui est assourdissant, celui qui écrase la cage thoracique. Des larmes montent à ses yeux. Elle va mourir ici. L’odeur lui donne la nausée.
Rouge.
Elle repense aux émeutes, le tonnerre dans son cœur, le tonnerre des pas sur le bitume, le tonnerre des cris, le tonnerre des pétards, explosions sans préavis, le tonnerre des mains, elles battent la mesure à l’unisson, et puis l’odeur âcre des fumigènes et le sol et les mains et le contact glacial des menottes sur ses poignets et sa gorge se brise à force de trop crier. C’est là, qu’elle a goûté le sang pour la première fois, celui qui vient du plus profond de l’être et dont les gouttes se déposent sur les lèvres, c’est là qu’elle a vu le sang pour la première fois, vif, visqueux, jaillir des entrailles de ses compagnons de révolte.
Rouge.
Par un réflexe improbable, elle bouge doucement les poignets – ils sont un peu douloureux. Un léger tintement emplit le silence un instant et le cuir glisse sur sa peau, elle sursaute. Rien ne la retient. Ses yeux s’écarquillent, son pouls s’accélère. Elle ne parvient pas à faire un mouvement de plus, elle n’ose pas, tous ses sens sont aux aguets. Elle écoute. Toujours, le silence.
Quelqu’un est peut-être là.
Encore, le silence.
Il n’y a personne.
Ses jambes sont engourdies, barres de fer désarticulées, elle réussit à glisser pour poser ses pieds par terre. Les carreaux glacials la surprennent toujours, tranchent avec l’atmosphère brûlante. Elle a foulé ce sol trop souvent, un colosse de chaque côté et toujours avec le même but – les coups, les cris, le sang. Elle n’a jamais cédé. Tout lui est indifférent ; tout, sauf l’obscure raison pour laquelle ils l’ont emmenée elle et pas les autres.
Enfin, elle rassemble ses forces pour se lever. Elle sent ses muscles flancher, elle ne sait plus marcher seule. Elle se rattrape de peu à la grille, sa main rencontre le rouge gluant. Elle y fait à peine attention. Elle n’a qu’un but. Elle touche enfin le mur. Il est comme elle l’imaginait. Elle y fait glisser sa paume à chaque pas. La douleur est lancinante. Elle ne sait même pas où elle va ; un rai de soleil, là-bas, s’accroche à son regard. Elle remarque le corps étendu par terre devant elle en trébuchant sur la jambe froide. Le crâne de l’homme est décoré d’un cercle rouge, on peut voir le sang perler ; sous sa tête, des morceaux de chairs ont volé un peu partout. Elle n’y prête pas attention, ce spectacle ne lui arrache pas même une grimace. Elle n'aura jamais pitié de ces bâtards.
Rouge.
Tant bien que mal, elle enjambe le corps, comme elle avait alors enjambé le corps de Constance avant d’entrer dans la berline noire, menottes aux poignets. Un frisson parcourt son corps. A coups de matraques et d’explosifs, ils ont massacré leurs rêves et leurs espoirs ; l’avenir a volé en éclats.
Les cadavres parsèment le long couloir gris. Elle reconnaît certains visages lorsqu’ils n’ont pas été défigurés par les balles. Tous ses tortionnaires sont là, baignant dans leur sang, mannequins inanimés, ou presque. Certains respirent un peu ; plus pour longtemps. Elle s’efforce de ne plus les regarder, fixe son regard sur le sol éclairé d’une lumière vive, là-bas, au fond. Elle avance. Rouge, toujours, elle ouvre chaque porte qu’elle croise, finit par trouver des vêtements, un sac à dos, de l’eau, de quoi survivre. La chaleur est écrasante. A chacun de ses pas, une goutte se décroche de son front pour s’écraser par terre. Ses jambes lui font mal, si mal, mais elle avance, manque de glisser dans une énième flaque de sang, elle n’est même pas encore sortie que la fatigue la terrasse. Elle pense aux autres, alors, et se replie à l’intérieur d’elle-même, son corps se mue par automatisme ; les immenses portes en bois surmontées de barbelés sont grandes ouvertes.
En face d’elle, le sable.
Le sable, à perte de vue. Elle ne peut plus penser. Ses pieds se soulèvent, l’un après l’autre dans un mouvement mécanique et douloureux. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle marche, le soleil est toujours aussi brûlant, l’air est irrespirable, chaque pas est plus éprouvant que le précédent. Elle plisse les yeux. Une silhouette sombre se dessine au loin, au milieu des dunes. Elle ne sait pas si la chaleur lui joue des tours. Toujours, la transpiration, toujours, le rouge sur ses mains, elle a une soudaine envie de pisser, ses chaussures, beaucoup trop grandes, s’enfoncent dans le sable.
Toujours, cette silhouette là-bas.
Ce n’est pas un mirage. Il est là, assis sur une chaise de camping, nonchalant, le même regard torve, la même barbe dégueulasse, une gourde à la main, un flingue dans l’autre. A sa droite des traces de pneus, il n’est pas seul. Elle n’a jamais compris ce que Constance lui trouvait. Elle se laisse tomber par terre, le sable lui brûle les genoux et les paumes.
« Si j’avais pas les mains prises, je t’applaudirais. »
Elle le regarde fixement, interloquée. Il fait trop chaud, les pièces du puzzle ne s’assemblent pas. Elle baisse les yeux, c’est peut-être un mirage, peut-être qu’elle ne s’est pas réveillée. Le sable s’est accroché au liquide visqueux sur ses mains.
Rouge.
« C’est ton tour, maintenant. Sans tes fantasmes à la con, elle serait toujours vivante. »
Flash dans sa tête, il ne peut pas être là, c’est un mirage, c’est forcément un mirage, c’est un mirage, pourtant elle comprend, elle comprend le sang et les corps, elle comprend la vengeance, son crâne entier est douloureux, elle sent son cœur battre dans son cerveau. Elle ne peut même pas parler, sa bouche est trop sèche. Elle lui demanderait pourquoi il l’a épargnée, pourquoi il l’a laissée venir jusqu’ici, et il répondrait « parce que je voulais que tu souffres encore ». Elle plisse les yeux, le soleil brûle sa rétine. A travers ses larmes, elle ne voit pas le bras se tendre, le doigt baisser le cran de sûreté, elle n’entend que le bruit, l’impact sur son front, et puis plus rien sauf
rouge.